#112 · Qu’est-ce qu’un élément de langage ?

Pourquoi il est utile de savoir ce qu’est un élément de langage, et comment les reconnaître

#112 · Qu’est-ce qu’un élément de langage ?

Chère abonnée, cher abonné,

Les fêtes de fin d’année approchent. Elles seront l’occasion d’avoir ces discussions politiques pas toujours productives autour de la table. La période est l’occasion idéale pour expliquer ce qu’est un élément de langage, et pour proposer des outils pour les reconnaître et pour les éviter. La boîte à outils sceptique serait à mon avis plus efficace si la communauté connaissait mieux le concept.

Pour rappel, la méthode sceptique a pour objectif de nous apprendre à penser en faisant moins d’erreurs. Elle nous apprend à distinguer les sophismes et à nous méfier des biais cognitifs, y compris (et peut-être surtout) les nôtres. Elle n’est pas une méthode miracle, et n’a jamais prétendu l’être.

#100 · La méthode sceptique n’est pas une méthode miracle
La méthode sceptique n’a jamais prétendu être une garantie efficace à 100 % contre les erreurs

Un espace où les fadaises sont à la fois fréquentes et faciles à détecter est les éléments de langage. Qu’est-ce qu’un élément de langage ? Un élément de langage est un message préétabli qui sert à communiquer une idée. On retrouve souvent les éléments de langage dans le champ politique. Par exemple, lorsque les membres du gouvernement défendent une décision en reprenant un même argument — « nous sommes au travail pour tous les français ». Ou lorsque les membres de l’opposition critiquent le gouvernement en reprenant un même argument — « c’est une réforme ridicule qui va coûter cher aux français ». Les éléments de langage sont également utilisés dans la publicité, dans les mouvements militants, et dans de nombreux autres champs de la société.

Les éléments de langage ont pour objectif de communiquer une idée. Ils n’ont pas pour objectif principal de provoquer un débat. En d’autres termes, les éléments de langage sont fondamentalement un outil de communication. À noter que la communication n’est pas nécessairement une mauvaise chose. Elle est souvent essentielle, en tout cas nécessaire. Les éléments de langage ne sont pas non plus problématiques en eux-mêmes. Ils deviennent problématiques lorsqu’ils sont fondés sur des fadaises, ou lorsqu’ils sont le seul mode d’argumentation — la liste n’est pas exhaustive.

D’après moi, les éléments de langage sont reconnaissables par leur caractère stéréotypé et répétitif. Stéréotypé, car il s’agit d’arguments préconçus qui sont utilisés pour répondre un peu à tout, même s’ils sont hors sujet. Si vous avez argumenté avec un militant et que vous avez eu l’impression soit qu’il avait réponse à tout, soit que le débat tournait dans le vide, c’est probablement parce qu’il a argumenté avec des éléments de langage. Répétitif, car ils sont répétés ad nauseam — rien de tel que la répétition pour faire entrer une idée dans la tête des gens.

De par leur nature d’outils de communication, les éléments de langage reposent souvent (mais pas exclusivement) sur des fadaises. Pour rappel, d’après le philosophe Harry G. Frankfurt, les fadaises (ou bullshit en anglais) sont des arguments qui sont indépendants de la vérité. La fadaise ne cherche pas à dire la vérité, ni à la dissimuler — ce qui la distingue du mensonge. La fadaise a pour but de faire passer un message.

Les milieux conspirationnistes regorgent d’exemples d’éléments de langage reposant sur des fadaises. On ne cherche pas à vérifier si les vaccins contiennent réellement des puces nanométriques contrôlables par la 5G — on se contente de le répéter n’importe comment. On ne cherche pas à vérifier si les élites progressistes sont réellement des pédophiles satanistes — on se contente de le répéter n’importe comment. On décrète que le pass vaccinal est une dictature sanitaire sans s’interroger sur ce que serait une véritable dictature sanitaire — on se contente de le répéter n’importe comment. Et ainsi de suite.

Il me semble utile d’intégrer le concept d’élément de langage à la boîte à outils sceptique pour au moins deux raisons.

La première raison : afin de pouvoir les reconnaître plus facilement. Comme je l’écrivais plus haut, on les reconnaît de par leur nature stéréotypée et répétitive. À la moindre contradiction, on va par exemple accuser l’autre d’être « d’extrême droite », « un oppresseur », « au service du pouvoir », « néolibéral », « un mouton du système », « woke », et ainsi de suite. Bien sûr, il est possible d’être toutes ces choses. La dérive survient lorsque les accusations sont portées sans d’abord vérifier ni leur pertinence, ni leur véracité. Elles deviennent alors une sorte de mantra.

Les accusations délirantes d’Aberkane et d’Azalbert contre « les fack-checkers » sont d’après moi un exemple parfait d’éléments de langage : il s’agit d’un pur outil de communication. Les accusations reposent sur un vide absolu. Les accusations ne cherchent pas à résoudre un grave problème, ni à provoquer un débat d’idées. Elles cherchent à discréditer le travail de personnes qui gênent celui d’Aberkane et d’Azalbert. Il s’agit d’éléments de langage car les accusations sont ensuite reprises sans vérification et à tout bout de champ par les membres de leur communauté — allez voir les commentaires des dernières vidéos YouTube des sceptiques visés pour vous en convaincre.

On trouve un autre exemple d’éléments de langage dans le petit groupe d’extrême gauche qui a harcelé des sceptiques pendant des années.

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D’après eux, la communauté sceptique dériverait à l’extrême droite. Si cette dérive est réelle, elle est très grave. Or, ni eux, ni leur communauté, n’apportent de preuves tangibles d’une dérive collective. Il y a, au pire, des incidents individuels. Mais l’absence de preuves tangibles n’est pas un frein à la répétition des accusations. Ils les répètent à tout bout de champ, au point de parfois sombrer dans le ridicule : « Thomas C. Durand a utilisé le mot “inutile”, les nazis ont utilisé le mot “inutile”, alors Thomas C. Durand est un nazi » (oui, quelqu’un a réellement utilisé cet argument, je n’invente pas). Ou encore : « Miz Poline est une faf bourgeoise » alors que dans la réalité, elle est une militante féministe de gauche qui a du mal à se chauffer faute de moyens. Il s’agit d’élément de langage car l’accusation est répétée à tout bout de champ, et n’est jamais vérifiée par ceux qui la portent.

Une autre manière de reconnaître les éléments de langage est de s’interroger sur les objectifs de celui qui argumente. Cherche-t-il à provoquer un débat honnête et sincère, qui peut d’ailleurs aboutir sur un désaccord ? Ou cherche-t-il à communiquer une idée — politique, idéologique, commerciale, ou de toute autre nature ? Un énervé clavicole qui débarque dans une discussion sur Internet avec des propos outranciers a de bonnes chances d’argumenter avec des éléments de langage. Il cherche rarement à provoquer un débat sincère.

La deuxième raison pour laquelle il est utile d’intégrer le concept d’élément de langage à la boîte à outils sceptique : afin de mieux identifier lorsqu’on en utilise soi-même. Les sceptiques ne sont pas immunisés contre les éléments de langage problématiques. En ce moment, j’en vois beaucoup dire que les écologistes seraient responsables des problèmes des centrales nucléaires françaises ou de la propagation de feux de forêt dans les Landes. On comprend pourquoi certains opposants aux écologistes veulent diffuser ces idées. Et je concède volontiers que le mouvement écologiste a parfois des positions, disons, étonnantes pour un mouvement qui dit vouloir défendre l’environnement. Mais en l’état, accuser les écologistes d’être responsables des problèmes des centrales nucléaires ou d’avoir facilité la propagation de feux de forêt est tout simplement faux.

Que faire si vous débattez avec quelqu’un qui argumente avec des éléments de langage ? Il y existe peut-être d’autres solutions que la mienne. Pour ma part, je pense qu’il est préférable de simplement se retirer de la conversation. Dans la mesure où les éléments de langage ne sont généralement pas de véritables arguments mais un outil de communication, il est peu probable que le débat soit intéressant. Surtout si les deux côtés argumentent avec des éléments de langage. Débattre des éléments de langage, c’est le plus souvent une perte de temps. À moins que l’objectif soit de les débunker — mais dans ce cas il ne s’agit plus d’un débat, c’est donc une question différente.

Que faire si on utilise soi-même des éléments de langage ? La principale difficulté est sans doute d’identifier qu’on en utilise. Il me semble que le plus souvent, les personnes qui argumentent avec des éléments de langage n’ont pas conscience qu’elles n’argumentent pas avec de véritables arguments. D’où l’importance de s’interroger sur les raisons pour lesquelles on utilise un argument, de vérifier qu’il repose sur des faits vérifiables et vérifiés et de s’assurer qu’on l’utilise correctement. Et plus généralement, de mieux connaître le concept d’élément de langage, et d’avoir des méthodes pour essayer de les repérer.

Pour finir, un point de nuance. Je le redis : tous les éléments de langage ne sont pas problématiques. Il est parfois nécessaire de communiquer en un temps limité des idées complexes. Les éléments de langage sont un moyen efficace d’y parvenir. Un bon élément de langage, sans fadaises, peut servir de rampe de lancement à un véritable débat. Dans ce cas, l’élément de langage est utile. Malheureusement, les éléments de langage sont trop rarement utilisés dans cet objectif.

En conclusion, que faire si le repas de fête de fin d’année dérive sur une discussion politique improductive qui consiste en un débat d’éléments de langage ? Pour ma part et sans grande surprise, je compte m’en tenir à l’écart. C’est une attitude raisonnable de ne pas vouloir participer à tous les débats. Surtout lorsqu’il s’agit d’un débat improductif.

Je vous souhaite de bonnes fêtes de fin d’année. Et je vous donne rendez-vous en janvier 2023 pour le prochain article de L’Économiste Sceptique — et pour de nombreuses nouveautés 👀

Olivier

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