#42 · Croissance infinie et modèles de croissance : la grande confusion

La "croissance infinie" des modèles de croissance endogène n’est pas du tout ce que vous croyez

#42 · Croissance infinie et modèles de croissance : la grande confusion
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Chère membre, cher membre,

Dans le numéro d’hier sur la croissance infinie, mon objectif était avant tout d’expliquer que la croissance infinie n’est pas une hypothèse fondamentale de la science économique. Le numéro a provoqué un certain nombre de réactions. Certaines d’entre elles ont consisté à dire que la croissance infinie était bien une prédiction (ou une conséquence) d’un certain nombre de modèles en économie de la croissance – les fameux modèles de croissance endogène.

Bien que je partage globalement le constat (en tout cas pour les modèles que je connais), je suis en désaccord que ce constat implique que la théorie de la croissance endogène repose sur une hypothèse de croissance infinie.

Les modèles de croissance à la Solow (années 1950 et 1960) et les modèles de croissance endogène (aujourd’hui dominants) modélisent ce que l’on appelle des sentiers de croissance. Un sentier de croissance est, pour dire les choses simplement, une sorte de tendance, une “croissance moyenne” de moyen/long terme vers laquelle converge l’économie. Il est facile d’argumenter que ces sentiers de croissance peuvent, au moins en théorie, converger à l’infini.

Une première nuance à apporter est qu’il est possible de “converger à l’infini” sans avoir de propriétés explosives. Une exponentielle, c’est explosif. Une fonction qui tend vers une asymptote horizontale, ça n’est pas explosif.

En termes d’interprétation économique, une asymptote impliquerait qu’il existe une borne supérieure, une limite maximale, que le PIB ne pourrait pas dépasser. Est-ce que cette limite existe ? Tant que nous ne l’avons pas rencontré, la seule réponse rigoureuse est que l’on ne sait pas. Ceux qui prétendent savoir manquent de prudence épistémique.

La seconde nuance, à mon avis la plus importante, est que le comportement du sentier de croissance à un horizon très long dépasse complètement le cadre dans lequel ces modèles ont été conçus.

En macroéconomie, les modèles de croissance sont des modèles qui ont pour objectif de modéliser la croissance de moyen/long terme. Ils complètent les modèles dits conjoncturels (comme les modèles DSGE), qui, eux, s’intéressent aux fluctuations de court, voire de très court, terme. Court terme, en macroéconomie, c’est quelques mois, au plus quelques années. Moyen ou long terme, c’est dix ans, quelques décennies grand maximum.

Les modèles de croissance endogène ont été conçus pour modéliser la croissance sur une décennie ou deux – et il me semble que les économistes de la croissance ont conscience que plus on s’éloigne dans le temps, plus le "vrai" sentier de croissance pourra dévier de celui qui est prédit par le modèle. En admettant que le sentier de croissance croisse effectivement à l’infini, et quelque soit la forme de cet infini (explosif ou asymptotique), il s’agit d’une prédiction à un horizon de temps qui dépasse complètement celui pour lequel ces modèles ont été conçus. Concrètement, cette prédiction s’apparente à une prédiction "déchet" : il s’agit techniquement d’une prédiction des modèles de croissance endogène, mais c’est une prédiction qui n’intéresse personne car elle est en dehors du cadre de ce que l’on souhaite étudier.

À partir de là, il me paraît bien audacieux d’argumenter qu’une prédiction aussi faible puisse être considérée comme une "hypothèse fondamentale de la science économique". Argumenter cela, c’est ne pas avoir compris 1) ce qu’est une hypothèse 2) ce qu’est la science économique 3) la théorie de la croissance endogène. Ça fait beaucoup, je crois, pour des gens qui prétendent donner des leçons aux économistes.

Bon week-end !

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