#51 · La décroissance : d’accord, mais comment ?

La décroissance n’est à ce jour pas une proposition de politique publique. Et il y a encore beaucoup de travail scientifique à faire avant qu’elle en devienne une.

#51 · La décroissance : d’accord, mais comment ?
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Chère membre, cher membre,

Tout le monde ou presque sera d’accord pour dire que le réchauffement climatique est un enjeu majeur et qu’il faut intensifier nos efforts en mettant en place des solutions efficaces pour réduire les émissions de CO2. En langage d’économiste, on appelle ces “solutions” des politiques publiques : on assigne un objectif (baisser les émissions de CO2), on propose une politique publique quelconque (par exemple une taxe carbone), on évalue ses effets potentiels par rapport à l’objectif initial (avec des données) et on propose une mise en place concrète (tarifer la tonne de CO2 à tel prix, en ciblant tel ou tel secteur d’activité, sur telle zone géographique et pendant telle période de temps).

Or, la décroissance est, pour le moment, loin d’être une politique publique.

C’est ce qu’écrit Thimothée Parrique dans sa thèse consacrée à la décroissance (page 36) :

It may be true that policymaking is not degowth’s strong suit at the moment, but the fact that proper policy work is yet to be done does not mean that it cannot and will not be done.

Ma traduction :

Il est peut-être vrai que la politique publique n’est pas le point fort de la décroissance pour le moment, mais le fait que le travail de conception des politiques publiques reste à faire ne veut pas dire qu’il ne peut pas, ni qu’il sera pas, fait.

Je suis d’accord avec tout ce qu’il écrit dans cette phrase : à la fois que la décroissance n’est pour le moment pas une proposition de politique publique, et que rien n’interdit qu’elle le devienne un jour — pourvu que la recherche scientifique soit faite, et que ses résultats soient favorables.

Reste que la décroissance n’étant pour le moment pas une politique politique, il est difficile de l’envisager comme une solution possible au réchauffement climatique — au moins à court terme, et sans doute à moyen terme aussi. Traduire une idée générale en une proposition de politique publique demande beaucoup de travail — et dans ce numéro, j’aimerais esquisser les questions auxquelles la décroissance va devoir répondre pour devenir une proposition de politique publique en bonne et due forme. Ces questions sont nombreuses, et la réponse à nombre d’entre elles n’a rien d’évident.

La première question est de choisir de quelle décroissance il sera question. Il y a en effet plusieurs définitions de la décroissance. Parle-t-on de la décroissance comme d’une “simple” décroissance du PIB ? Une décroissance de la consommation ? Une décroissance de la consommation de biens et services intensifs en CO2 ? D’une autre forme encore de décroissance ?

Dans les sciences, avoir une définition précise est nécessaire pour fixer le cadre de ce que l’on étudie. En tant qu’objet d’étude scientifique, une politique publique nécessite d’être précisément définie pour pouvoir être rigoureusement étudiée.

La deuxième question est le ciblage de la politique de décroissance. Faut-il faire décroître toute l’économie ? Seulement une partie ? Si oui, laquelle ? Sur la base de quels critères ? Critères qui se mesurent comment ? Si on fait décroitre toute l’économie, tous les secteurs doivent-ils décroître de la même manière ? Si non, de combien les différents secteurs doivent-ils respectivement décroitre ? Si on décide de faire décroître les seuls secteurs à fortes émissions de CO2, en quoi ce ciblage serait-il différent d’une interdiction des procédés polluants ou de la mise en place de taxes carbones ciblées — des politiques publiques que l’on utilise déjà ?

La troisième question est le coût de la tonne de CO2 évitée. Sous réserve que la décroissance permette effectivement de réduire les émissions de CO2, ce qui n’est pour le moment pas prouvé, combien va coûter la tonne de CO2 évitée ? Est-ce que la décroissance est la politique publique qui réduit les émissions de CO2 au coût par tonne le plus faible ? Si non, comment peut-on envisager de réduire ce coût ? Est-ce même possible ?

La quatrième question est la mesure. Quels indicateurs doit-on suivre pour mesurer l’efficacité carbone de la décroissance ? Quels autres indicateurs devons-nous suivre pour mesurer les effets de la décroissance sur les autres dimensions de la société — comme le bien-être, la vie politique ou les services publics ? Si ces indicateurs sont différents des indicateurs socio-économiques actuels, comment interfacer les anciens indicateurs avec les nouveaux afin de ne pas perdre le bénéfice des connaissances économiques que nous avons accumulé aux cours des derniers siècles ?

La cinquième question est celle de savoir à quel(s) seuil(s) il faudra stopper la décroissance. L’objectif est-il d’atteindre une sorte d’état stationnaire où le PIB se stabilise ? Si oui, quels critères doit-on utiliser pour choisir cet état stationnaire ? Sommes-nous certains qu’il est possible de “piloter” le PIB (et plus généralement l’économie) de manière telle que l’on puisse implémenter cet état stationnaire ? Si l’objectif n’est pas d’atteindre un état stationnaire, quel est-il ? Sur la base de quels critères sera-t-il choisi ?

La sixième question est celle de l’implémentation. Comment, concrètement, l’État doit-il s’y prendre pour mettre en place une politique de décroissance ? Par quel mécanisme va-t-il faire baisser le PIB ? L’État a-t-il d’ailleurs réellement la capacité légale, administrative et économique à implémenter la décroissance ? Va-t-il assigner des objectifs de production aux entreprises ? Comment s’assure-t-il que ces objectifs seront bien respectés ? Sur quels critères va-t-il choisir ces objectifs ?

Cette question de l’implémentation est sans doute la plus complexe et la plus incertaine. S’il n’existe aucun mécanisme permettant de mettre en place une politique de décroissance, la décroissance ne pourra jamais être une solution possible au réchauffement climatique.

La septième question est la question de la coordination internationale. Faut-il que la décroissance soit mise en place au niveau international ? Si non, comment les économies décroissantes doivent-elles s’intégrer aux économies non-décroissantes ? Si l’on décide d’isoler à nouveau les économies nationales, combien de temps cela prendra-t-il de transformer les chaînes logistiques et de production aujourd’hui mondialisées ? Avec quelles conséquences sur les prix ? Si les systèmes de mesure ne sont pas les mêmes entre les économies décroissantes et les autres, comment interfacer ces systèmes de mesure ? Si la mise en place doit se faire au niveau international, en quoi cette mise en place aurait-elle plus de chances d’aboutir que la (difficile) coordination actuelle ? Que faire si cette coordination échoue ?

La huitième question est l’effet de la décroissance sur les finances publiques. Une partie des partisans de la décroissance considèrent que la décroissance ne se limite pas à une simple baisse de PIB — mais il me semble avoir compris qu’ils considèrent néanmoins qu’une baisse du PIB fera partie de ses effets inévitables. Or, l’État finance les services publiques en prélevant une proportion du PIB via les impôts, les taxes et les cotisations — le taux de prélèvement obligatoire. Même si le taux de prélèvement obligatoire reste constant, le montant total des recettes fiscales va inévitablement baisser si la grandeur sur laquelle cette proportion est prélevée diminue. Comment, dans ce contexte, va-t-on continuer à financer les services publics ? La question est d’autant plus importante que les partisans de la décroissance mettent justement l’accent sur ce type de service — et plus généralement, sur les biens communs. Il me semble nécessaire d’avoir des éléments de réponse précis sur la manière dont ces services seront financés dans un système économique décroissant.

La neuvième question est celle du “bouclage macroéconomique” — ou la façon dont les différents flux économiques vont s’équilibrer. Si l’on décide de cibler la décroissance sur certains secteurs d’activité seulement, comment s’assurer que les biens et services qu’ils produisent seront encore produits ? Ou faudra-t-il les remplacer ? Si oui, par quoi ? La population sera-t-elle prête à renoncer à la consommation de ces biens et services ? Si non, que fait-on ? Si la décroissance concerne toute l’économie, quels effets aura-t-elle sur les flux économiques ?

Vous l’aurez compris, les questions auxquelles la décroissance doit répondre avant de devenir une proposition de politique publique comme le sont les taxes carbones ou les quotas carbone sont nombreuses. Et pour beaucoup d’entre elles, la réponse n’est pas évidente.

Je n’ai pas exploré toute la littérature scientifique sur la décroissance, il est probable que certaines de ces questions ont déjà été étudiées. Reste que de l’avis même de l’un des principaux économistes travaillant sur la décroissance, cette dernière n’est pas suffisamment avancée pour être une proposition de politique publique. De fait, on peut considérer que nombre de ces questions sont aujourd’hui sans réponse.

Je l’ai déjà écrit dans le précédent numéro : je ne vois a priori pas de raison qui nous empêcherait de répondre à ces questions. Pour ma part, je veux garder l’esprit ouvert et envisager toutes les politiques publiques qui peuvent nous aider à résoudre le réchauffement climatique. Et ça n’est pas parce que l’on discute d’une politique publique que l’on est forcément en faveur, ou en défaveur d’ailleurs, de ladite politique publique. Le débat sur la mesure objective des avantages et des inconvénients de la politique publique n’est pas le même que le débat sur l’opportunité de la mettre en place — un débat de nature politique, qui n’a à ce titre pas sa place sur L’Économiste Sceptique.

Reste qu’il faudra du temps, des années, plus probablement des décennies, pour mener les recherches permettant de répondre rigoureusement à toutes ces questions sur la décroissance. En ayant en tête que l’on ne connaît par ailleurs pas à l’avance le résultat de ces recherches. On ne sait pas si la décroissance est capable de réduire les émissions de CO2. On ne sait pas s’il existe des mécanismes permettant à l’État de la mettre en place. On ne sait pas quel est le coût de la tonne de CO2 évitée. Des réponses défavorables à toutes (ou même seulement à certaines de) ces questions peuvent condamner la décroissance comme politique publique efficace et réaliste pour réduire les émissions de CO2. Et ça n’est pas parce que l’on souhaite mettre en place une certaine politique publique qu’il est effectivement possible de la mettre en place. Attention à la pensée désidérative.

Pour conclure sur la décroissance en tant que politique publique, Timothée Parrique et moi sommes d’accord pour dire que la décroissance n’est, en l’état, pas une proposition de politique publique. Je ne suis pas opposé à ce que les recherches à son sujet continuent, mais il me semble, à court terme au moins, qu’il est préférable de mettre les moyens scientifiques sur des politiques publiques sur lesquelles des travaux avancés existent déjà. Comme par exemple les taxes carbones, les quotas ou les marchés de droits à polluer — pour n’en citer que quelques unes. Nous n’avons pas des moyens scientifiques infinis, nous devons choisir avec discernement à quelles questions de recherche les consacrer. Il me semble que la décroissance part de vraiment trop loin pour recevoir une part démesurée des moyens scientifiques — sans compter que ses progrès depuis dix ans sont discutables, comme en témoigne le fait qu'il n'y a toujours pas de définition stable alors que le problème était déjà prévalent en… 2011.

À bientôt pour le prochain numéro de L'Économiste Sceptique,
Olivier

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