#67 · Qu’est-ce que les SHS ?

Les SHS, pour Sciences Humaines et Sociales, sont les sciences qui étudient la société

#67 · Qu’est-ce que les SHS ?

Chère abonné, cher abonné,

pour des raisons dont je me serais bien passé, les SHS ont régulièrement agité le Twitter sceptique francophone. Savoir si le scepticisme scientifique est compatible avec les SHS est une question qui se pose depuis longtemps — et pour ma part, je la trouve inintéressante car il me paraît évident que la réponse est "oui". Le scepticisme scientifique étant fondamentalement lié aux sciences, je ne vois pas pourquoi il serait incompatible avec les SHS. Je suis même convaincu que le scepticisme a besoin des SHS — si je ne l'étais pas, je n'aurais sans doute pas créé une newsletter littéralement appelée L'Économiste Sceptique…

Tout ça est très bien, me direz-vous, mais c'est quoi, exactement, "les SHS" ? Ce sont trois lettres en effet souvent mentionnées comme si tout le monde en connaissait le sens. À mon grand étonnement, je constate que celles et ceux qui ont longtemps prétendu "défendre" les SHS dans la communauté sceptique n'ont jamais produit la moindre ressource pour expliquer simplement ce en quoi ces trois lettres consistent. Le simple fait que je lise régulièrement des gens demander ce que sont les SHS sur Twitter illustre un clair manque de ressources de vulgarisation. Combler ce manque est ce à quoi je vais m'atteler avec ce numéro — car avant de "défendre", il est peut-être utile de commencer par expliquer. Et le fait est qu'il manque des ressources sceptiques de vulgarisation sur les SHS — et je ne suis peut-être pas le plus mal placé pour combler une partie de ce manque.

SHS est un acronyme qui signifie "Sciences Humaines et Sociales". Pour dire les choses très simplement, les SHS sont toutes les disciplines scientifiques qui étudient le fonctionnement de la société humaine — "société" étant entendue dans un sens très large.

Il n'y a pas de liste exhaustive, consensuelle, ni "officielle" des disciplines qui font partie des SHS. Les classifications, ici des sciences, aboutissent forcément à des catégorisations imparfaites et arbitraires — mais qui peuvent rester utiles. Voici toutefois quelques exemples de disciplines habituellement considérées comme des SHS : la science économique, la psychologie sociale, l'histoire, la sociologie, l'anthropologie, la science politique, etc.

À quoi "s'opposent" les SHS ? En réalité, à rien. Les sciences ne "s'opposent" pas entre elles, elles se complètent. L'idée même que les SHS puissent être d'une nature différente des autres sciences est discutable. Pour autant, si l'on veut absolument faire une distinction, je préfère distinguer les SHS des sciences naturelles — c'est-à-dire les disciplines qui étudient "la nature", comme la physique, la chimie, la biologie, la géologie, etc.

D'ailleurs, dans certains cas la frontière entre SHS et sciences naturelles n'est pas claire. Où placer la psychologie par exemple ? Elle a, à la fois, une dimension "naturelle" et une dimension "sociale". Preuve que ces catégorisations sont toujours arbitraires et qu'il faut les prendre avec tout le recul nécessaire.

Peut-être avez-vous déjà entendu parler d'une autre distinction : il y aurait d'un côté les sciences "dures" (peu ou prou, les sciences naturelles) et de l'autre les sciences "molles" (les SHS). Pour ma part, je réfute totalement l'usage de ce vocabulaire. Les SHS ne sont pas moins "dures" ni scientifiques que les sciences naturelles, ce que suggère pourtant ce vocabulaire.

Il est vrai que les SHS sont (beaucoup) plus récentes que certaines des sciences naturelles — les SHS ont émergé au 19e siècle là où certaines sciences naturelles comme la physique ou la chimie sont considérablement plus anciennes. Il est également vrai que les scientifiques qui étudient la société font généralement partie de la société qu'ils étudient. Mais, et j'ai l'impression que c'est souvent oublié, c'est aussi le cas pour les scientifiques qui étudient la nature. Nous sommes tout autant soumis aux phénomènes physiques, chimiques ou biologiques que nous sommes soumis aux phénomènes sociaux. Et l'argument selon lequel dans la mesure où nous pouvons transformer le phénomène étudié, ça le rendrait impossible à étudier scientifiquement me paraît bien étrange ; nous ne pourrions donc pas étudier scientifiquement le réchauffement climatique ? Ou plus généralement l'environnement ?

Étudier scientifiquement la société n'est pas toujours simple. Fun fact, étudier un atome, un trou noir, l'efficacité d'un vaccin ou l'évolution d'une espèce ne l'est pas tellement non plus. Mais justement, et de la même manière que l'ont fait les chercheurs des sciences naturelles, les chercheurs des SHS ont progressivement décliné les principes généraux de "la méthode scientifique" en des méthodologies adaptées aux contraintes dues à la nature de leurs objets d'étude respectifs. Une manière commode de rendre compte de la difficulté des SHS est cette citation du physicien américain Murray Gell-Mann :

Think how hard physics would be if particles could think.

Ma traduction :

Imaginez à quel point la physique serait difficile si les particules pouvaient penser.

Les humains qui composent la société sont, contrairement aux atomes ou aux molécules par exemple, capables d'apprentissage — et donc d'adaptation. En d'autres termes et contrairement aux particules, les règles qui gouvernent leurs comportements peuvent changer dans le temps (dans l'absolu, c'est peut-être également le cas pour les particules, mais si ça l'est c'est sans doute à une échelle de temps telle que vue par des humains, on peut considérer que les règles de comportement des atomes sont "immuables").

Attention à ne cependant pas surinterpréter cette capacité des "lois sociales" à évoluer. D'une part, elle ne permet pas du tout de conclure que toutes les "lois sociales" seraient de toute éternité fondamentalement instables — en d'autres termes qu'elles évolueraient en permanence dans tous les sens sans aucune constance ni prédictibilité. L'argument que les "lois sociales" seraient fondamentalement instables est une hypothèse que ses partisans doivent démontrer. D'autre part, elle ne permet pas non plus de conclure qu'il serait fondamentalement impossible d'étudier scientifiquement les systèmes sociaux. On a 150 ans de recherche dans différentes SHS qui prouvent littéralement le contraire.

C'est d'ailleurs, en un sens, le message de Gell-Mann : il ne dit pas que la physique serait impossible si les particules pouvaient penser, il dit qu'elle serait plus difficile. Or, les humains savent faire des choses difficiles. Si nous sommes capables de mesurer quelque chose d'aussi infinitésimal que les ondes gravitationnelles, d'envoyer une sonde photographier Pluton, d'extraire l'énergie des atomes et de la convertir en électricité ou encore de fabriquer un vaccin qui envoie le message à notre organisme de préparer des anticorps contre le virus responsable de la COVID, nous sommes tout à fait capables d'étudier scientifiquement les phénomènes sociaux.

Un autre terme dont je réfute complètement le vocabulaire est celui de "sciences exactes". Je ne vois pas en quoi les sciences naturelles seraient plus "exactes" que les SHS — d'autant que les données montrent que psychologie, biologie du cancer et science économique ont des capacités de réplication sensiblement identiques. On peut argumenter que la physique est par exemple capable de mesurer des phénomènes d'une très faible intensité comme les ondes gravitationnelles — et il est par exemple possible que la science économique ne soit pour le moment pas capable de mesurer des phénomènes économiques d'une aussi faible intensité. Mais en réalité, on compare les capacités de mesure d'une science vieille de plusieurs siècles, voire millénaires, à celle d'une science qui s'est constituée comme discipline scientifique à la… fin du XIXe siècle. Quand on dit "sciences exactes", on dit en réalité "sciences plus anciennes qui ont eu davantage de temps pour se perfectionner". On commet alors une erreur d'attribution, puisqu'on attribue à une supposée différence de nature ce qui, plus vraisemblablement, est dû à une différence d'âge.

Pour toutes ces raisons, de mon point de vue si l'on veut catégoriser à tout prix les sciences, la manière la moins mauvaise de le faire est la suivante : sciences naturelles d'un côté, SHS de l'autre. Sans oublier que cette catégorisation est imparfaite, arbitraire, floue et débattue.

Un dernier point, plus délicat mais qu'il me paraît important d'aborder : les SHS ne sont pas uniformes entre elles. Typiquement, la science économique est souvent mise un peu à l'écart de nombreuses autres SHS car elle a développé des méthodes qui lui sont très spécifiques : mathématisation très poussée du raisonnement théorique et recours massif aux données quantitatives. Historiquement, l'histoire de la pensée économique (HPE, l'histoire de la science économique en somme) se confond assez peu avec l'histoire de la sociologie par exemple — alors qu'il y a par exemple un cheminement historique plus important entre la sociologie et l'anthropologie.

Bien évidemment, il ne s'agit pas de dire que l'économie est la seule SHS qui fait appel aux mathématiques (c'est faux) ou aux données quantitatives (c'est faux). Il s'agit plutôt de dire qu'il y a des traditions méthodologiques différentes, et qu'il peut arriver d'entendre des chercheurs d'une autre SHS que l'économie utiliser le terme de "SHS" pour décrire le sous-groupe des SHS ayant cette tradition commune. Ça n'est bien évidemment pas un problème, il faut juste savoir que ces deux sens co-existent.

De mon point de vue (d'économiste), c'est une bonne chose d'avoir toutes ces SHS. Souvent, elles étudient les mêmes phénomènes mais avec des lunettes différentes — comme on étudie le ciel avec des télescopes optiques, des radiotélescopes ou des observatoires à ondes gravitationnelles. Toutes ces observations s'ajoutent entre elles, les conclusions que l'on tire des unes comblent les manques de celles que l'on tire des autres — et vice-versa. En d'autres termes, les différentes SHS se complètent plus qu'elles ne se substituent. C'est notamment vrai pour l'économie et la sociologie, qui sont parfois artificiellement (et de mon point de vue, stupidement) opposées l'une à l'autre. Heureusement, j'ai l'impression que depuis quelques années, ce réflexe de les opposer est en train de refluer.

Pour finir, j'aimerais aborder quelques points spécifiques aux relations que certains sceptiques entretiennent avec les SHS. Les sciences ne sont ainsi pas un buffet ; si l'on "défend" des sciences naturelles comme la médecine ou la biologie, alors il faut aussi"défendre" les SHS. Et ce même si certains des résultats de ces dernières vont à l'encontre de nos croyances politiques. Un résultat d'une SHS n'est pas moins scientifique qu'un résultat d'une science naturelle. Et de la même manière que la théorie de l'évolution se fiche de nos croyances religieuses, les littératures en SHS qui prouvent l'existence de discriminations systématiques à l'embauche, que le commerce international est créateur net de richesse ou que les taxes carbone sont un outil efficace pour réduire les émissions de CO2 se fichent de nos croyances politiques. Je ne dis pas que dépasser cette dissonance cognitive est facile — ça ne l'est pas. Mais la méthode sceptique ne saurait reposer sur un cherry-picking en faveur des seuls résultats qui vont dans le sens de nos croyances préexistantes.

Il est d'ailleurs tout aussi fallacieux de croire que "telle SHS valide mon idéologie politique". On lit parfois des gens écrire que la sociologie "validerait" leurs positions politiques très à gauche ou que la science économique "validerait" leur idéologie centriste. Sans bien évidemment nier que les sciences, humaines et sociales comme naturelles soit dit en passant, ont une dimension politique et sont en partie le produit de leurs époques, dans mon expérience ce type de discours repose sur une incompréhension, parfois considérable, de la sociologie et de l'économie. Et on peut s'interroger sur la grossièreté épistémologique consistant à assimiler naïvement les résultats de certaines théories scientifiques aux disciplines qui ont produit ces résultats.

Si vous êtes sceptique et que vous avez une opinion très tranchée (et négative) des (et sur) les SHS, je me permets de vous questionner sur la solidité des fondations sur lesquelles repose cette opinion : avez-vous réellement été au contact de recherches scientifiques conformes à l'état de l'art en sociologie, en économie ou de toute autre SHS ? Êtes-vous réellement exposé non pas à une vision caricaturale des SHS, mais à la réalité de la recherche telle qu'elle est pratiquée dans les laboratoires, les revues scientifiques et les conférences de ces disciplines ? Car comme pour, je crois, toutes les disciplines scientifiques, les SHS n'échappent ni à une forme de maltraitance médiatique, ni à des récupérations idéologiques de toute nature — et on l'a récemment vu sur Twitter. Deux garanties de les voir régulièrement présentées de manière trompeuse — voire fallacieuse.

Voilà ce que je pouvais dire pour dresser un premier portrait de ce que sont les SHS. Si vous souhaitez que je creuse d'autres questions sur le même sujet, n'hésitez pas à m'en faire part en répondant par email ou sur les réseaux sociaux.

À bientôt pour le prochain numéro de L'Économiste Sceptique,
Olivier

Merci à Un Empiriciste pour sa relecture. Les idées défendues dans ce numéro n'engagent que moi.

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