#88 · Quelle est la différence entre préférences déclarées et préférences révélées ?

Correctement observer les préférences des agents économiques est à la fois un enjeu scientifique et un outil d’autodéfense intellectuelle

#88 · Quelle est la différence entre préférences déclarées et préférences révélées ?

Chère abonnée, cher abonné,

L’Économiste Sceptique a plusieurs objectifs — et l’un d’eux est de vous expliquer la science économique dans un langage clair et accessible, afin de vous doter d’outils d’autodéfense intellectuelle face aux discours fallacieux. L’un des moyens pour atteindre cet objectif est de vous expliquer des concepts scientifiques. Ces concepts donnent des grilles de lecture qui permettent d’accélérer la pensée — et donc de pouvoir réagir plus vite face aux discours fallacieux.

Dans ce nouveau numéro du Wiki, j’aimerais vous expliquer la différence entre ce que l’on appelle en science économique les préférences déclarées et les préférences révélées. Le sujet semble à première vue aride mais vous verrez, la différence est intuitive et elle est utile pour identifier de possibles discours fallacieux.

J’écrirais sans doute à ce sujet dans de futurs numéros, dans celui d’aujourd’hui je vais me contenter de donner quelques explications générales : la science économique est une discipline scientifique qui étudie avant tout les choix — qu’il s’agisse de choix économiques ou non, ce qui peut d’ailleurs rendre le nom de “science économique” un peu trompeur. Les choix sont conceptualisés de la manière suivante : les agents économiques ont à la fois des préférences et des ressources à leur disposition qu’ils peuvent utiliser pour satisfaire ces préférences — de l’argent, du temps, de l’énergie, etc. Ces ressources ne peuvent pas servir à tout : si j’ai une heure de temps devant moi, je ne peux pas à la fois l’utiliser pour regarder un épisode de For All Mankind et pour écrire le prochain numéro de L’Économiste Sceptique. Je suis obligé de choisir l’une des alternatives qui se présente à moi.

Derrière ces explications rapides, il y a en réalité tout un attirail théorique qui utilise les mathématiques. Comprenez, des modèles qui permettent de rigoureusement formaliser ces concepts et d’en tirer des prédictions — que l’on peut ensuite tester empiriquement, le plus souvent grâce à l’économie expérimentale.

Quel est le rapport avec les préférences déclarées et les préférences révélées ?

Je l’ai écrit plus haut, dans la science économique on conceptualise les agents économiques comme des agents mus par des préférences. Mais comment faire pour observer ces préférences ? Si l’on veut que nos modèles mathématiques soient robustes, il est nécessaire de pouvoir les observer correctement !

La première méthode consiste à demander aux gens ce qu’ils aiment, par exemple par un sondage ou par une enquête. C’est ce que l’on appelle les préférences déclarées : on déclare une préférence. Le problème de cette méthode est que les gens peuvent dissimuler leurs véritables préférences — ou tout simplement, ne pas bien les connaître. C’est typiquement pour cette raison que les instituts de sondage redressent les intentions de vote en faveur de l’extrême-droite : les répondants aux sondages ont tendance à dissimuler leur intention de voter pour l’extrême-droite, ce qui pourrait fausser les mesures des intentions de vote.

Un autre exemple, ce sont les entrepreneurs qui demandent à leur entourage s’ils seraient prêts à acheter tel nouveau produit qu’ils comptent lancer. C’est facile de répondre “oui” à ce genre de question. Mais cela ne veut pas dire que la personne va réellement acheter le produit en question — ni qu’il est commercialement viable.

D’où la deuxième méthode d’observation des préférences : les préférences révélées. Les préférences révélées reposent sur l’idée que si un agent entreprend une action coûteuse en ressources, c’est parce qu’il a une réelle préférence pour l’alternative que lui procure cette action. Mentir à un sondeur qui interroge sur les intentions de vote, ça n’est pas très coûteux. Glisser un bulletin de vote dans l’urne, ça l’est car vous ne pouvez en glisser qu’un seul : vous êtes obligé·e de choisir, et le coût est ici un coût d’opportunité — le coût de tous les choix alternatifs auxquels vous renoncez. Un vote pour l’extrême-droite est une mesure plus fiable des préférences de l’agent qu’une déclaration à un enquêteur d’un institut de sondage.

Dans le domaine économique, acheter un produit, et donc dépenser la somme équivalente à son prix, plutôt que dire que l’on est intéressé à l’acheter, est évidemment plus coûteux. L’achat d’un produit est une mesure plus fiable des préférences de l’agent qu’une déclaration sur un sondage en ligne.

De manière générale, les préférences révélées sont une mesure plus fiable des préférences que les préférences déclarées — car mentir ou dissimuler ses préférences est beaucoup plus coûteux dans un cadre de préférences révélées. Le défaut des préférences révélées est probablement que c’est une méthode qu’il n’est pas toujours possible d’utiliser.

La mesure des préférences est une question scientifique — il est parfois nécessaire de mesurer les préférences de tel ou tel agents économiques pour, par exemple, calibrer un modèle théorique, ou s’assurer que ses hypothèses sont cohérentes avec la réalité. Toutefois, mesurer les préférences peut aussi servir comme un outil d’autodéfense intellectuelle. Il suffit de se poser ces deux questions : quels sont les actions coûteuses qu’a entrepris un agent qui nous sert un discours que l’on suspecte comme étant fallacieux ? Et que suggèrent ces actions coûteuses ?

Un exemple parfait est l’attitude du gouvernement russe face aux sanctions économiques occidentales suite à son invasion illégale de l’Ukraine. Poutine et son régime répètent que les sanctions économiques n’auraient que peu d’effets sur l’économie russe. Préférences déclarées. Par contre, en coulisses, les dirigeants russes n’ont de cesse de demander aux occidentaux de lever ces sanctions. Ils entreprennent des actions coûteuses pour donner du poids à ces demandes : ils utilisent leurs ressources diplomatiques. Ils mettent en place un blocus, militairement coûteux comme l’a montré la perte de leur navire amiral Moskva, sur les exportations de grains ukrainiens afin de se doter d’une monnaie d’échange pour négocier la levée ces sanctions. Ils se privent de rentrées de devises et fiscales en coupant leurs exportations de gaz à certains pays européens. Préférences révélées.

Face à ces deux attitudes contradictoires du gouvernement russe, comprendre la différence entre préférences déclarées et préférences révélées nous permet d’identifier avec une plus grande chance de succès les véritables préférences du gouvernement — et donc nous faire une idée de l’efficacité des sanctions. Dire que les sanctions sont sans effet, ça ne coûte pas grand chose. Par contre, mobiliser des ressources diplomatiques, militaires, énergétiques et fiscales pour obtenir leur levée est coûteux. Ce qui suggère avec un bon niveau de confiance que le gouvernement russe souhaite effectivement la levée des sanctions. Ce qui suggère qu’elles ont un important effet négatif sur l’économie russe. Pourquoi dépenser tant de ressources pour lever des sanctions si elles n’auraient que peu d’effets ?

Une fois que l’on a identifié les véritables préférences du gouvernement russe, on peut dès lors traiter ses déclarations sur la supposée inefficacité des sanctions pour ce qu’elles sont : de la propagande. Et donc les prendre avec tout le recul nécessaire. Dans une logique d’autodéfense intellectuelle, on est désormais mieux protégé face à cette propagande — ce qui nous rend aussi moins susceptibles de la propager nous-même, le plus souvent sans nous rendre compte que nous jouons le jeu du Kremlin.

Pour finir, j’aimerais nuancer l’idée que les préférences révélées sont forcément meilleures que les préférences déclarées. Dans de nombreux cas, il n’existe pas de méthode simple pour révéler les préférences des agents. Dans ces cas, il ne reste que les préférences déclarées pour mesurer leurs préférences. On connaît aussi bien les limites des préférences déclarées, et dans une certaine mesure il existe des méthodes pour contourner ces limites. Par exemple, en redressant les réponses sur les intentions de vote d’extrême-droite dans les sondages d’opinion. Lorsque les mêmes préférences ont été mesurées par les préférences déclarées et les préférences révélées et que les résultats entre les deux méthodes sont différentes, il est raisonnable de faire confiance au résultat issus des préférences révélées — comme dans le cas du gouvernement russe face aux sanctions économiques. Lorsqu’il n’existe qu’une seule mesure, il est raisonnable de lui faire confiance en ayant en tête ses limites. Préférences déclarées et préférences révélées ne sont pas tellement à opposer, il s’agit d’après moi plutôt de deux méthodes complémentaires pour mesurer les préférences.

À bientôt pour le prochain numéro de L’Économiste Sceptique,
Olivier

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